L'homme qui rit !

Pendant ce confinement, j’avais l’habitude de terminer les chroniques en enfilant ma camisole comme un gage de retour à la normalité.
Mais la folie est indomptable et dans nombre de cas, révélatrice des travers d’une société.

78 jours de balancements intensifs d’avant en arrière m’ont donné envie d’aborder un personnage emblématique illustrant cette folie furieuse: le JOKER ! J’étais loin d’imaginer qu’il m’emmènerait au 17ème siècle pour un petit tête-à-tête avec ce bon vieux Victor Hugo.

Elle est devenue complètement tarée me direz-vous ? Certains rient (je les entends !) de mon ignorance car ils sont déjà au fait de la corrélation entre les 2. Riez. Riez seulement ! C’est le maître-mot de cette chronique. C’est l’écho diabolique de ce coup de coeur.

JOKER ! Des Comics …

Il apparaît au printemps 1940 dans le Batman n°1 de DC Comics. Voué à n’être qu’un méchant de plus et à tirer sa révérence une fois le bouquin fermé, il est toujours là après 80 ans … bon pied … bon sourire.

Sa paternité est disputée entre trois hommes: Jerry Robinson, Bill Finger et Bob Kane. Le premier propose comme modèle (sans grande originalité, c’est dire !) une carte à jouer “Joker” tandis que le second s’inspire de Conrad Veidt. Le 3ème est le géniteur (avec Finger) de Batman. Sur ce coup-là, il passe son tour.

Attardons-nous sur ce Conrad Veidt

Cet acteur est l’une des figures emblématiques du mouvement expressionniste allemand. Il excelle à interpréter les pervers et les fous meurtriers (notamment Cesare dans “Le Cabinet du docteur Caligari” en 1920). Invité à Hollywood, il y tournera notamment “L’homme qui rit” en 1928. Nous le retrouvons également en méchant nazi dans “Casablanca” (1942).

… à la littérature.

“L’homme qui rit” … Tiens donc ! 

Si je remarque bien une filiation entre le Joker de 1940 et “The Man who laughs” de 1928, je suis perplexe de voir entrer dans la ronde … Victor Hugo

Mais qu’est-ce-que tu fous là mec ?

Son roman “L’homme qui rit”, publié en 1869, nous entraîne en Angleterre à la fin du 17ème siècle. Ursus, bateleur, savant et misanthrope et son fidèle loup, Homo, rencontrent deux enfants: un jeune garçon défiguré par des voleurs d’enfants, la lacération lui dessinant un sourire permanent et une aveugle. L’affreux et la belle sont faits pour s’aimer. Après une arrestation, le jeune homme apprend qu’il est de noble descendance. A la Chambre des Lords, il défend les faibles et les opprimés mais ne récolte que rires et moqueries face à sa grotesque difformité. Je ne vous raconte pas la fin, sachez que c’est un drame.

Il s’agit surtout d’une oeuvre Politique avec des thèmes chers à Hugo: la misère, l’oisiveté de la noblesse qui s’amuse des malheurs d’autrui tellement elle s’ennuie, la passivité du peuple … 

Je laisse à Victor le soin de clore cette parenthèse évocatrice: 

« Je représente l’humanité telle que ses maîtres l’ont faite. L’homme est un mutilé. Ce qu’on m’a fait, on l’a fait au genre humain. On lui a déformé le droit, la justice, la vérité, la raison, l’intelligence, comme à moi les yeux, les narines et les oreilles ; comme à moi, on lui a mis au cœur un cloaque de colère et de douleur, et sur la face un masque de contentement. »

Sommes-nous des mutilés dans une société déformée ? Que cachons-nous désormais derrière nos masques ?

Photomaton

Maintenant que le volet historique et la genèse du personnage sont présentés, nous pouvons lui tirer le portrait avant de revenir au cinéma … vous verrez, il est fort séduisant.

Intelligent, maître du crime, psychopathe, il pratique un sens altéré et sadique de l’humour. Suite à une chute dans une cuve de déchets toxiques, sa peau blanchit, ses cheveux deviennent verts et ses lèvres rouge sang. Cette défiguration le rend fou. C’est à mourir de rire !

Clap ! Cinéma

En plus de 50 ans, seuls 5 acteurs ont endossé ce rôle. Un rôle qui a demandé parfois de nombreux sacrifices et mis à rude épreuve la santé mentale des interprètes. 

Le premier est Cesar Romero dans le “Batman” de 1966 avec une mise en scène burlesque qui réunit 4 super méchants.

23 ans plus tard, Tim Burton peint de sa couleur si reconnaissable l’univers batmanien. C’est le charismatique Jack Nicholson qui est engagé. Le personnage est grandiloquent et se déhanche au rythme des compositions originales de Prince. Sacré Jack ! Le sourcil en accent circonflexe, le sourire machiavélique et un Bac+ en folie qu’il a déjà mis en pratique dans “Vol au-dessus d’un nid de coucou” en 1975 et dans “Shining” en 1980.

En 2008, Heath Ledger reprend le flambeau dans “The Dark Knight”. Il s’avère être l’un des meilleurs interprètes du Joker avec une réelle incarnation du personnage. L’acteur s’isolera pendant 6 semaines dans une chambre d’hôtel et y prendra des notes dans un journal intime. Ses sources d’inspiration sont Sid Vicious des Sex Pistols et Malcolm McDowell, le personnage d’Alex dans Orange Mécanique.

Ce volet de la trilogie de Batman se concentre sur l’ascension au pouvoir du Joker. Les dialogues du film sont inspirés du Comic book “Batman: The Killing Joke” dans lequel le Joker prétend que n’importe qui peut devenir comme lui étant donné les circonstances.

En 2016, Jared Leto s’y colle dans “Suicide Squad” … sans doute l’un des pires rôles de l’acteur pourtant expert dans l’art de la transformation … celle-ci s’avère kitch … mais après Heath Ledger, cela semblait déjà peine perdue.

Et puis vient Joaquin Phoenix (ahhh! Joaquin !!), en 2019, avec un “Joker” … avant Joker.
L’acteur travaille seul, des semaines entières, ce rire démentiel si symptomatique d’un déséquilibre mental. Il perdra également 23 kg pour le rôle. Ce “Joker” descend aux tréfonds des origines du personnage. Dans une ambiance tendue, “border line”, soulignée par la musique envoûtante et obsessionnelle de la violoncelliste Hildur Guðnadóttir (lien youtube), on peut se surprendre à céder une part d’empathie pour le psychopathe. L’action se situe dans une Amérique en pleine crise sociale des années 80 où cet homme, en manque de repères, est englué dans ses problèmes psychologiques et sa relation difficile avec sa mère, elle-même atteinte de troubles mentaux. Les soins de santé sont détricotés, l’écart entre les classes sociales se creusent, la jeunesse glorieuse de la finance toute puissante est encensée et gage de bonne moralité, les familles mono-parentales s’épuisent, le peuple est passif dans le métro, les différences font peur et … la colère gronde.

Je me suis assoupie ? J’ai cru que je peignais la vie réelle et actuelle. La cuve de produits chimiques des origines est remplacée par une société gangrénée … et cela aussi démange les chairs.

Que disais-tu Victor ? : “L’homme est un mutilé … on lui a mis au cœur un cloaque de colère et de douleur, et sur la face un masque de contentement ».

Le masque du clown devient le symbole d’un peuple qui n’attendait qu’une détonation pour passer à l’action. Comme Arthur Fleck (Joker/Joaquin Phoenix), je me pose la question: “Je me fais des idées ou c’est de plus en plus la folie ?”.

La chronique de mon collègue (ici) présentait un point de vue et, en effet, ce qui importe est la remise en question. En voici un autre. Je ne suis aussi qu’une citoyenne parmi d’autres. Mais qui sait, du coup, je pourrais être le Joker en fait. Julien affirmait n’avoir jamais été vu dans la même pièce avec Batman. M’avez-vous déjà vue avec le Joker ?

Je termine, enfin me direz-vous, sur cette chanson de Frank Sinatra, utilisée dans ce magnifique “JOKER” de 2019: Joker – That’s Life

Prenez soin de vous & au plaisir de vous revoir !
Delphine Jenicot
animatrice du CcPAC

EN SAVOIR PLUS SUR LE SUJET

Social media & sharing icons powered by UltimatelySocial
Instagram